vendredi 31 mai 2013

L'EPOPEE DE DAVID DE SASSOUN - Introduction Denis Donikian

Sculpture à Erevan (Arménie)
L’esprit de David de Sassoun
Denis Donikian


  Les légendes sont le vin des peuples, elles sont l’ivresse qui vient après l’histoire quand les hommes s’érigent en dieux pour avoir terrassé les convoitises de leurs ennemis et pour se prémunir de courage contre les assauts d’ennemis à venir. S’il est vrai qu’«un pays sans légendes risque de mourir de froid», comme le dit si bien le poète français Patrice de la Tour du Pin, alors les Arméniens ont le sang chaud et l’imagination fertile, qui ont puisé dans leur épopée David de Sassoun cette représentation démesurée d’eux-mêmes qui devait nourrir au cours des siècles leur esprit de résistance et qui s’incarna dans ces fedaï des montagnes arméniennes en proie aux harcèlements des prédateurs de tout poil.
Pour comprendre un Arménien, sa vitalité, sa combativité, son être-au-monde, il faut écouter dire les suites héroïques de David de Sassoun, entendre ces figures de fous en mouvement, et quel mouvement ! du tsunami humain, plus qu’humain, Roland furieux avant la lettre, dont l’auteur ne serait pas un seul Arioste, mais mille, dix mille !
   Qu’on s’imagine l’Arménie… Un ensemble de nids d’aigle situé exactement au point névralgique d’un carrefour où passent tous les nomades et où s’infiltreront toutes les convoitises territoriales par les routes du Caucase, d’Asie et du Moyen-Orient… Pour préserver leur foi chrétienne, les Arméniens se battent contre les Perses au Ve siècle. Deux siècles plus tard, ils doivent répondre à la conquête arabe et parviennent à rester du côté des Byzantins. De ces constants affrontements naît David de Sassoun, le bréviaire des résistants arméniens ressassé dans une parole faite d’éclats de rire et d’éclats de voix où le récit poétique multiplie ses formes comme autant de répliques aux hystéries de l’histoire.
   L’esprit de David de Sassoun souffle toujours…

Cette légende mythique se déroule au Sassoun, ville et région arméniennes actuellement situées en Turquie, et au Missir, ancien nom de l'Egypte musulmane. Là, Arméniens et Arabes se croisent, se combattent parfois, et ce sont quatre générations qui défilent, dont celle de David. 
D'une humanité foisonnante, ce texte aborde avec un un regard irrévétencieux des thèmes universels : vanité de la guerre, désir de vivre libre ou difficile cohabitation entre les cultures ; le tout avec un humour décalé, tendre et poétique. C'est ainsi qu'un coursier doué de parole vole dans les airs, que des massues pourfendent des nuages, que l'Epée fulgurante fait jaillir de la terre l'Eau noire ... Entre temps, on fête les noces de Sanasar avec Quarante-Blonde-Nattes-Tressées, Mehèr s'enivre pendant sept ans et David se fabrique une balançoire en pliant un peuplier ...
Ce récit millénaire prend des résonances contemporaines avec l'image des hommes, de leurs alliances et de leurs conflits, et dans la dérision apportée aux motifs de guerre. Les femmes, elles, qu'elles soient magiciennes ou guerrières modifient le cours des destinées par leur discernement et leur pouvoir prémonitoire. Mais c'est pourtant par une équivalence de force que la princesse Kandouth deviendra l'égale de David.
Un texte où la magie côtoie le mystique, et où le merveilleux chrétien s'allie au bon sens populaire. 


Le mariage de Dzovinar
(ou Tzovinar)
(chant I,I,3)

La très belle Dzovinar, "Lumière du Lac", fille du roi d'Arménie, est demandée en mariage par le calife de Bagdad, "idolâtre" c'est à dire musulman. Le roi refuse mais la bataille qui s'ensuit, dont les arméniens sortent vaincus, horrifie la princesse qui en est l'enjeu. Elle se sacrifie, mais après les noces, elle ne permettra pas à son époux de la connaître. Elle sera fécondée par l'eau d'une source, donnant ainsi naissance à deux jumeaux - on pensera à Castor et Pollux, aux Ashvin de l'Inde ou aux Aspines de l'Iran - dont le premier, le plus parfait, sera le grand-père de Sassoun.

"La jeune fille sortit, alla à la cour de son père
Et lui dit : "père à quoi penses-tu ?"
Le roi lui répondit :
"Moi, je pense à ceci :
Toutes ces troupes sont venues ici pour toi,
Et maintenant, ou bien tu iras, ou bien elles vont ravager le pays ;
 Le calife s'emparera de notre royaume,
Tuera tous les habitants ou les fera captifs ...
Mais aussi, ... si je donne ma fille,...
Lui c'est un Arabe, et moi, je suis Arménien ...
Dame Dzovinar lui répondit :
Si je n'accepte pas de m'unir à ce roi idolâtre
Il vous tuera tous à cause de moi ..."   

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L'épopée de David de Sassoun est un monument de la culture arménienne. Née au VIIe siècle, elle s’inspire de la lutte du peuple arménien pour repousser les invasions arabes. Récit fleuve en quatre parties qui relatent les exploits de héros aux pouvoirs surnaturels, il commence lorsque Dzovinar, la fille du roi d’Arménie, part à Bagdad épouser le roi Sinam. En chemin, elle boit l’eau d’une source que Dieu fait jaillir à son intention… Grâce à cette Divine Providence, elle enfantera des jumeaux, Sanassar et Balthazar, les premiers héros du mythe. David, appartenant à la troisième génération de ces chevaliers invincibles et légèrement farfelus, donnera son nom à la légende. Aujourd’hui encore, dit-on, le dernier descendant, Mehér le Petit, attend son heure pour poursuivre la quête…
 Chantée depuis plus de mille ans, elle un mythe fondateur de la culture arménienne. Elle se compose de quatre parties qui mettent en scène des héros de la même famille, de père en fils. Ce sont d’abord les jumeaux Sanassar et Balthazar qui, surmontant leurs différends, fondent la ville et le royaume de Sassoun. Puis Méher le Lion délivre du Démon-Blanc une jeune femme qu’il fera mère de David. Commencent alors les aventures de David, héros favori des Arméniens, qui sera tué par sa propre fille. Méher le Petit prend la relève de la défense du pays.... 

L’épopée de David de Sassoun contient tous les ingrédients qui en font un conte passionnant : personnages royaux et valeureux, guerres, rivalités, épreuves, beauté des princesses et mariages…y compris la démesure : les gifles décapitent, on affronte quarante guerriers ensemble. Le fonds fantastique se mêle aux réalités géopolitiques : l’Arménie est un petit pays enclavé, entre Europe et Asie, qui a eu à affronter de nombreuses invasions au fil des siècles, et on le voit dans le texte menacé par l’Arabie, l’Egypte. 

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Sanassar et Balthazar 

Ils sont les fondateurs de la ville de Sassoun. Sanassar est l'arrière-grand-père de David.

 Mehèr le Grand 

Mehèr le Grand, ainsi appelé en opposition à son petit-fils Mehèr le Petit, est le père de David. Il est le troisième fils de Sanassar et de Quarante-Tresses-Blondes, et le frère de Vergo le Foireux et de Jean-la-Grosse-Voix. Il est le seul de sa fratrie à être doté des attributs avantageux de sa lignée, c'est-à-dire une grande force, héritage de son père.
Il combat le Mélik du Missir (premier du nom), puis conclut une trêve avec celui-ci. C'est aussi, par le biais d'une aventure extra-conjugale avec Ismil Khatoun, le père du Mélik du Missir (second du nom).

David et l'Histoire 

L'épopée de David de Sassoun s'inscrit dans le contexte de l'occupation arabe de l'Arménie, du viie siècle à la restauration du royaume d'Arménie par le Bagratide Achot Ier, et plus particulièrement selon les spécialistes du folklore arménien durant la période de l'invasion du Sassoun, du Taron et du Vaspourakan, débutant dès 632, jusqu'à la révolte de 850-852. Ce dernier élément a parfois poussé à identifier David de Sassoun à David de Taron, le second fils de Bagrat II Bagratouni, même si l'épopée n'est pas une œuvre à vocation historique.

Informations bibliographiques

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